RÉSERVÉ
Richard Langevin " Etre artiste c'est avoir la faculté de redevenir enfant, c'est extraordinaire de pouvoir passer deux heures dans une boîte de carton. »
C'est qui ça Richard Langevin ? Richard Langevin - Je suis né à Kénogami au Saguenay-Lac-Saint-Jean. J'ai fait mes études collégiales en arts visuels, puis les beaux-arts à l'université. J'étais un artiste avec ce que cela implique de bons et de mauvais côtés, l'esprit large et ouvert, mais pas très organisé, avec toujours cette façon un peu fantasque de penser et de dire : " Ce qui se fait là, ça doit pouvoir se faire autrement... » À l'époque où tout le monde lâchait l'école pour aller tripper au Mexique, j'ai décidé de rester pour explorer toutes les possibilités de l'art. J'ai rapidement découvert la peinture et la sculpture. Moi qui suis plus "grouilleux», plus actif, la sculpture me convient mieux. Rentrer dans le bois, se battre avec la pierre, entretenir un rapport énergique avec la matière, c'est plus proche de mon tempérament. Une des belles phrases que j'ai entendues vient d'un enfant qui, regardant travailler un sculpteur, a demandé, une fois l'uvre terminée : " Comment savais-tu qu'il y avait un animal dans la roche ? » Le sculpteur c'est un précurseur, celui qui, quelques années plus tard, impose la norme en architecture, en design, en décoration... R.L. - Être sculpteur, c'est déjà quelque chose, mais être sculpteur en art contemporain, ayoye ! Disons qu'il y a des métiers plus simples dans la vie. Comme professeur ! ? R.L. - J'ai enseigné les arts plastiques et la communication graphique pendant quinze ans, puis j'ai été responsable d'une école d'infographie à Montréal pendant quatre ans. Si je trace le bilan de mon " passé » de sculpteur, entre seize et tren As-tu tenu tes promesses ? R.L. - Un jour je me suis posé la question : qu'est-ce qui me tente dans la vie ? Certainement pas de sculpter et de reproduire les mêmes affaires jusqu'à la fin de mes jours. Rester enfermé pendant un an, monter une exposition, aller au vernissage un soir, puis recommencer une autre production, et ainsi de suite, ça ne m'excitait pas trop. Il y a des artistes plus patients, des artisans qui perfectionnent leur art avec acharnement. Moi, je préfère les coups d'éclat, il faut que je brise... Et puis j'aime travailler avec du monde, l'interaction m'est essentielle. D'où l'enseignement ? Pourquoi avoir quitté le Saguenay ? R.L. - Ça allait bien, j'étais établi, deux mois de vacances, etc. Mais j'avais l'impression qu'il fallait que je fasse autre chose, que c'était pas assez. Au Saguenay, j'ai même fondé une entreprise de mobilier en granit : c'était ma façon de faire entrer chez les gens des formes nouvelles, des sculptures habitables en quelque sorte.. Tu t'installes à Montréal, et oups ! tu rencontres Diane Dufresne. R.L. - Voilà qui change une vie. Quand je l'ai connue, j'étais stone de virtuel, j'avais oublié la force du geste créateur. Ça faisait un bout de temps que je n'avais pas touché à la matière, à des concepts. Ensemble, on a fréquenté les musées et les galeries. Diane, tellement créatrice et toujours en ébullition, a rallumé mes connaissances en histoire de l'art qui étaient en veilleuse ; elle a réveillé toutes mes fibres, ma sensibilité artistique, m'a rappelé la liberté de l'art, m'a fait revenir sur le bagage que j'avais. On parlait de sculpture, d'installation, de performance... Alors, vous avez eu l'idée de créer quelque chose qui intégrerait à l'art lyrique, force de Diane, ton expérience en sculpture, en art contemporain, en nouvelles technologies. R.L. - Réservé, c'est des bouts de tout mon parcours. Ce que j'aime le plus, c'est créer des ambiances, changer la perception vis-à-vis des objets, inventer un lieu. Réservé est l'aboutissement d'un an d'idées, d'essais, de recommencements, d'enthousiasme, de doute, de plaisir et de travail. C'est une installation, oui, mais qui est désincarnée si Diane ne vibre pas dedans. Faut dire que Diane est une sculpture en soi et qu'elle en connaît pas mal sur l'interactivité. Cela dit, il ne s'agit pas d'une exposition sur elle, ni d'une anthologie, c'est une interprétation, une vision d'artiste : tous les éléments que j'ai inventés, les objets que j'ai déconstruits pour leur donner un autre sens, pour réinventer la réalité m'ont été inspirés par l'imaginaire de Diane. Cette installation, que l'on peut visiter le jour, retrouve-t-elle, le soir, son rôle de complément ? R.L. - Les éléments visuels sont intégrés, pas plaqués. C'est un environnement qui sert la force émotive de Diane. Jamais il ne la concurrence. On veut essayer de faire oublier au public qu'il se trouve dans un musée, qu'il assiste à un concert, mais lui faire croire qu'il est vraiment assis dans une boîte et que tout ce qu'il voit n'est peut-être que le fruit de son imagination, que c'est peut-être une hallucination. On lui laisse de l'espace pour sa part de rêve, ses propres interprétations et son questionnement. Quand on a la faculté de redevenir enfant, c'est extraordinaire de pouvoir passer deux heures dans une boîte de carton. Un enfant peut inventer beaucoup plus de choses avec une boîte de carton qu'avec un Nintendo. Pourquoi as-tu choisi le carton comme matériau ? R.L. - Pour le plaisir. Moi qui ai surtout travaillé avec le ciment, la pierre ou le granit, manipuler un matériau léger, maniable, avec lequel on peut se laisser aller, c'est merveilleux. Un sculpteur doit trouver d'autres fonctions à la matière qui nous environne, le carton en est un bon exemple. Notre travail a consisté à utiliser toutes les facettes du carton, au dedans comme au dehors, à le décliner sous toutes ses formes : en peau, en morceaux, en grains, en poudre... Pour toi qui apprécies la convivialité, l'équipe est sûrement importante. R.L. - Essentielle. Sans eux l'installation ne serait pas la même. Par exemple, les gens des ateliers scénographiques de la Maison du 7e Art ; Jean-Marc Côté, entre autres, qui a tout de suite compris le projet, qui l'a enrichi. Puis il y a le chef d'équipe, Maurice Beaulieu, notre Leonard de Vinci. L'amour que ce sculpteur porte à la matière, aux mécaniques, aux inventions est beau à voir et nous transporte. Il y a tous ceux qui ont travaillé sur les objets, les transformations, les sculptures, les masques, les minuteries, les mécanismes, etc. Enfin, l'équipe de Cyclone arts et technologies, une école de formation dans le traitement d'images numériques, et plus particulièrement Jean-François Vachon et Tobie Côté, deux passionnés qui ont donné beaucoup plus que ce qui leur était demandé. Progressif, le nom de la société de création et de production nouvelles technologies/arts de la scène/art contemporain que Diane et toi avez mise sur pied, dit bien ce qu'il veut dire. R.L. - Avec le site Web (http:www.dianedufresne.com), Réservé, coproduit avec le Musée d'art contemporain, est la première sortie de Progressif, notre usine à rêves. Le spectacle n'a pas changé depuis des lustres. Toujours le même triangle : un artiste, une scène, le public. On voudrait, humblement, essayer de changer ça, " progressivement ». Dans un projet de cette envergure, que préfères-tu : la conception, la direction, la R.L. - C'est de réunir chaque pièce du puzzle. Mais ce qui est meilleur pour la tête, c'est le travail manuel, quand je reviens à l'art du sculpteur. Ce que j'aime c'est quand il faut que je gosse sur un bout de bois ou que je raplombe un morceau de carton : c'est comme faire du yoga, j'atteins un autre niveau de conscience, je suis bien. Propos recueillis par André Ducharme
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