
OUTSIDER 3
Retour à Montréal
Voilà que mes fameux souliers jaunes font leur première sortie. Ravis d'être en si bonne compagnie, ils vont jusqu'à se faire remarquer. Les deux pieds et tout le reste car le "reste" est submergé par le trac qui va faire de la haute voltige à l'École nationale du cirque.
Quel honneur d'être choisie comme invitée surprise pour exprimer un summum de gratitude à un homme tel que Guy Caron. Un créateur à qui je dois tant de mercis pour tout ce qu'il a créé, et tout ce qu'il va inventer. Une pointure extraordinaire où mes souliers ont d u chemin à faire pour aller saluer un tel univers. Ma joie est immense, mon trac aussi.
L'École nationale du cirque est un lieu sacré qui transpire d'énergie et de talent. C'est envoûtant quand tous les gens que j'vois sont beaux... Certains artistes viennent de sortir de scène, après leur numéro. À mon étonnement malgré leur essoufflement, quelques-uns fument une cigarette "m'en passez-vous une".
J'ai l'impression qu'ils planent sans interruption tellement leur enthousiasme déborde. Près d'la porte je partage l'attente en échangeant des sourires. De temps en temps j'vais respirer quelques bouffées d'air, juste pour tasser cette peur qui ne me quitte pas, malgré mes trente ans de métier.
Ils sont merveilleux avec leurs encouragements devant mon trac qui les étonne. Préparez-vous, chers amis, cet état devient la preuve que l'on vibre toujours pour le public. Dans moins d'une demi-heure, je serai seule, avec ces quarante-sept professionnels pour chanter la chanson finale dans leur spectacle Destination.
Destination
Partir, partir pour quelque part ailleurs.
Partir partir pour un autre pays.
Partir où il est inscrit, que je doive passer, pour devenir ce que je suis.
Je descends à l'arrière-scène. Des dizaines de regards intenses, sensibles et enjoués sont là, à mes côtés. Ces enfants, puisque la plupart n'ont même pas vingt ans, viennent de plusieurs pays. Cette fierté naturelle de contrôler leur discipline si exigeante m'impressionne.
Je ne risquerais pas un saut sur le trampoline, pourtant je fais partie de cette osmose. My God! Je n'en crois pas mes yeux, sur le moniteur la trapéziste se laisse tomber dans le vide.
Y'a plus de limite à ceux qui ont l'feu sacré. Devant ces images hallucinantes, mon trac est dans ses p'tits souliers. Ça y est, c'est l'temps d'y aller.
Le public surpris applaudit le coeur dans les mains. J'n'entends plus le début d'la chanson. J'me risque parmi ces magiciens et j'deviens avec eux une merveille. J'vous raconte pas l'histoire d'la fin car dans ce cirque tout recommence et c'est sans fin. Merci pour ces heures inoubliables.
Fin mai.
Ma maison se reconstruit, j'ai l'impression de me reconstruire avec elle. Ça n'en finit plus, de moi aussi. Je continue sur mon site en bâtissant un building imaginaire pour communiquer d'une autre manière que celle de chanter en gardant la notion de la créativité.
Provoquer une joie immense, c'est d'aller voir ce qui se passe, quand j'me crois au bout de mes limites. Les limites sont sûrement inévitables, mais l'imaginaire n'a rien de raisonnable, quand il veut atteindre un paroxysme.
30 septembre 96
Je vous reviens après quelques mois, je ne vous dirai pas ce qui s'est passé pendant ce temps, je garde ça pour la prochaine fois. Hum le plus beau cadeau que je puisse me faire aujourd'hui c'est d'être avec vous. Que la fête commence.
Je vous ai crié "j'arrive" il y a de ça belle lurette. Attention! maintenant, j'avance. Je suis là et vous? |