OUTSIDER 2


New York en avril '96

Ça y est, ça y est, il est onze heures, c'est déjà l'heure. Tu vas partir, je crains le pire. Je peux plonger dans ton sourire, pour ne pas me noyer dans une larme de métal qui ondule les graffitis d'en face, in Chinatown. My marvelous lover tourne le coin, je reste là quelques secondes un peu béate et pis je cours pour voir encore l'auto partir. Qu'est-ce que j'fous là... là, là, là, là?

Je suis là pour écrire un show, le beau calvaire si nécessaire. Mon Dieu, mes anges êtes-vous bien là, sous la grisaille de ce dimanche à New York City.

En quittant la street Lafayette, j'vais chez Pearl. Un paradis d'plusieurs étages pour les artistes avertis. Je m'étourdis pour oublier dans les pinceaux, les beaux papiers et les couleurs, même l'acrylique que t'es parti. Je passe le temps à l'faire passer. Es-tu OK sur la grande route vers Montréal? Le papillon n'est pas champion sur du béton. Faut qu'j'me concentre, j'ai un trousseau à préparer. Je dois écrire, mais écrire c'est sans avant tout commencer à dessiner. Jouer en laissant mon instinct faire un bout de chemin.

En m'dirigeant vers Soho par la rue Broadway, je tourne à Prince et me rends jusqu'à Wooster. Je regarde certaines fenêtres d'un building, "La maison du Québec" c'est là que j'ai passé six mois pour écrire Détournement Majeur.

Je change de cap et j'vais prendre mon "ième" café chez
Dean & Delucca. J'adore cet endroit, j'me sens chez nous, ailleurs... et toi, où es-tu rendu? J'peux plus m'retenir dans les toilettes où l'inspiration m'prend par surprise. Le pied "su l'bol" j't'écris comme une éjaculation des mots d'amour presque féroces.

Aujourd'hui les New-Yorkais font du shopping, les parkings se transforment en markets. Y'a ben du monde malgré le ciel maussade mais j'me sens bien avec ces Américains-là. Leur courtoisie urbaine est contagieuse. Les vitrines sont tout c'que j'aime. Des draps de lin couleur moutarde et ce métal sur du bois blond.

Je reviens in Chinatown porter mes sacs où sont cachés plusieurs outils de travail. J'achète un journal en chinois, juste pour le luxe de l'regarder sans pouvoir le lire. La caissière aux yeux en amande se demande, qu'est-ce que j'veux en faire. Par courtoisie, elle m'avertit, sans que j'comprenne, je la comprends, on se sourit.

New York me porte jusqu'à ma chambre. J'prends l'ascenseur aller/retour, juste pour tester que j'n'ai plus peur, même si j'étouffe à chaque étage. Tiens, ça clignote su l'téléphone, y'a un message, tu es aux douanes. Tu m'aimes toujours, encore, déjà... et j't'aime tellement que j'ose m'avouer que j'suis heureuse à éclater. Oui, c'est mon tour de parler d'amour.

Oh! au boulot, je suis là pour écrire un show. C'est difficile cette discipline de m'mettre dans cet état d'urgence comme si mes jours étaient comptés. Pas d'panique c'est pas la première fois que tu dois entrer dans cet état. Tes cadeaux sont là, je boude en faisant l'enfant qui recommence l'école.

Ça sent le neuf, ben sûr j'aime cette odeur de nouveauté. Pourtant j'ai l'envie obsessionnelle de retourner jouer dehors, j'peux-tu? J'veux m'inspirer mais j'sais très bien qu'c'est une excuse pour retarder l'écriture. Bah! j'écrirai cette nuit, n'est-ce pas elle qui porte conseil? Juste quelques pas et me r'voilà dans l'ascenseur. C'est dans le lobby de l'Holiday Inn que je m'oblige à remonter.

Depuis des heures je peins des femmes toutes nues, enfin y'ont l'air
la "noune" à l'air. New York m'enivre, ça fait du bien de barbouiller pour m'libérer. J'vais jusqu'au bout d'mon gestuel, j'beurre même la table, quelle heure est-il? Les lumières sur Chinatown s'allument... Avant d'éteindre les lumières du 812, j'me glisse sous les couvertures, tu n'es pas là et vous non plus. J'me console et m'inspire en caressant des pages sublimes. THE DIARY OF FRIDA KAHLO. J'ai rien écrit, c'est pour demain. Est-ce bien certain, je n'jure de rien.

Un autre jour, faut pas qu'ça niaise.

Je savoure la mégaville qui s'éclate au soleil. J'emmagasine d'l'adrénaline pour me pitcher dans mon histoire. My love me manque, c'est incroyable quand la passion se multiplie par dix... par mille... jusqu'à cent mille... c'est sans limite. Ça réveille les sens dont j'ai besoin pour arriver jusqu'à vous mes chéris. Cette fois serais-je une exclue ou devrais-je continuer ce "rôle" de diva? En fait, j'suis plus exclue que diva... Dis vas-tu être exclue dans ce prochain show-là? Et s'rez vous là, l'automne prochain est à deux pas.

Oui, j'y reviens à chaque jour, Dean & Dellucca... cappuccino, muffin low fat que j'mange trop vite sans mastiquer, comme si j'étais pressée. Oh les moteurs! t'as toutes tes heures, personne t'attend.
Assise sur le trottoir sur des marches de métal, ma tête dure s'obstine à regarder les pieds des gens en devinant les personnes à l'autre bout qui vont et viennent sans visage. Un Cherokee rouge pompier vient déranger mon champ d'vision, ça m'met le feu au coeur. Je r'garde la tête du chauffeur, non c'est pas toi, l'enfantillage se termine là.

Je marche, comme si j'étais portée par quelqu'un d'autre, sans visage. Où suis-je rendue, je marche, je marche jusqu'à en avoir mal aux oreilles, question de voir bien entendu. Jongler avec les mots, mêlés à l'imagerie de mes pensées, m'laisser aller sans m'critiquer, juste pour sortir le trop-plein de mes idées qui se promènent sans prendre de note.

Y'aurait pas un peu d'automatisme là-d'dans. J'imagine
le frère Jérôme dans l'invisible. C'est merveilleux d'avoir rencontré ce maître qui, tout au long de ma vie, m'a légué cette liberté dans mes surpleins d'imaginaire pour essayer de mettre au monde certains moments.

Sur le chemin du retour je croise deux "milous", mes toutous préférés. On dirait qu'ils marchent sur des talons hauts. Ce couple canin me fait tellement d'effet que je m'installe là où leur proprio les attache tels de bons chevaux devant le "Gourmet Garage". J'en rage d'être allergique aux animaux, tant pis, j'me laisse lécher par le plus gros. J'les abandonne à leur collier et j'continue de lambiner en suivant le rythme de mon regard qui croise d'étonnantes vitrines.

Séduite par instinct, j'entre dans une boutique.
Wouf! Wouf! Les chiens me suivent, marrante continuité, y'en a sur des t-shirts, dans des livres, sur des cartes postales. Qui est cet obsédé? Évidemment c'est un photographe qui a du chien. En voyant mon appréciation devant le fantasme de cet artiste, la vendeuse s'emballe. Est-elle mordue elle aussi quand elle précise que l'auteur, William Wegman, habite dans l'coin?

De retour face à mon fax, y'a du papier sur le tapis, André m'écrit. Une relation épistolaire d'un cher ami qui m'suit où j'suis.

Au resto d'l'hôtel j'me plais à toutes leurs chinoiseries. J'mange en silence toutes ces odeurs différentes, oui oui, ça m'mange. J'me demande pourquoi j'aime tant sourire aux Chinois, sûrement parce qu'ils rient. Tu t'penses drôle? Hi! Hi! Hi!

Il se fait tard et j'fuis toujours l'ordinateur. Mon doux Seigneur! J'suis prête à recoudre tous les boutons de tes habits. Arrête ton char, car tu charries, ben oui et puis...! Je peins encore, y'a pas de doute, j'me fuis.

Le ciel est gris, autour de midi.

Toute la nuit, le vent et la pluie provoquaient les fenêtres qui résistaient à tout ce "brouhaha"... mêlés au bruit dévastateur des camions de vidange qui ingurgitaient sans dédain les restants de ben d'chinoiseries. Après l'écriture, c'est le rituel de l'insomnie. Je termine un livre "Le vieux qui lisait des romans d'amour", de Luis Sepùlveda, que m'a prêté Marie. Adorable lecture que ce vieux qui caresse l'ocelot qu'il vient d'abattre en pleurant de honte. Un hymne à la nature en plein coeur de New York inondé de pluie.

Le réveil ne veut pas vraiment se faire, malgré la gym, j'suis engourdie par les somnifères. Reprends tes habitudes et retourne à la rue, comme ça tu devras t'imposer une pénitence salutaire, car les bonnes habitudes sont les plus dangereuses. On finit par ne plus pouvoir s'en passer. Je suis bandée sur la grosse pomme, que j'vais quitter en fin d'semaine. J'veux m'imprégner des murs "destroy" jusqu'à m'tatouer les neurones de graffitis. Ma Polaroïd, comme toutes les autres d'ailleurs, capte un temps qui se définit en un tour de magie.

Ouais! c'est pas très réussi et
c'est flou. Je réalise que j'vois comme ça sans lunette... même avec.

Aujourd'hui,
je ne pense qu'à lui.

Ce soir, rendez-vous à huit heures.

Pour accompagner mes fameux souliers d'un jaune canari, j'suis prise maladivement par cette teinte et je deviens obsédée, moi aussi. Je fixe tous les jaunes possibles et j'pense même à acheter un taxi pour matcher avec mes bouts d'pieds. Je suis malade, complètement malade... Attention t'as pas pris d'assurance maladie. J'aime le risque alors j'me garroche à la dépense, la belle affaire. Faut dire qu'j'ai presque plus rien,
j'ai brûlé mon butin.

Jeans léopard, pour faire le pétard, ai-je tort?
Un ensemble en lin pour ne pas faire catin.
Une robe de crêpe noir pour me marier avec le soir.
Un chapeau paille fellinien, tout peint main.
et cetera couleur grenat.
Banana Républic, cette fois y'a rien qui clique.
Canal Jeans, y s'fait tard et j'ai rendez-vous à huit heures.


Vais-je finir en celebrity
paper dolls.

J'me décore, c'est une preuve que j'commence à écrire un show. J'en parle pu, mais ça vient. Du moins le processus est commencé, à moi de poursuivre cette destination vers vous.

Je suis une demi-heure en retard quand j'traverse la ville, c'est vraiment impressionnant. Mes amis demeurent loin, ce qui m'donne du temps pour découvrir New York sous un autre angle que "SO OH!" C'est toujours un privilège de retrouver John et Anne. À chaque fois que j'les retrouve ma vie s'améliore dans l'exceptionnel. J'les vois rarement, ils changent souvent d'pays, moi aussi. Cette amitié nouvelle trouve son courant dans une synergie. John est un homme de génie et croyez-moi, c'est peu dire.

Vingt étages dans un ascenseur qui doit dater des années "50", ça m'donne mal au ventre pour quelques minutes. J'arrive à leur porte en pensant que c'est un mirage. Leurs sourires sont bien réels, quelles merveilles! Mes amours d'amitié comme ma vie privée trouvent refuge dans certains tiroirs secrets pourtant, j'me permets d'offrir certaines émotions.

Je quitte le quartier portoricain l'esprit gonflé à bloc. Oui, c'est bien vrai, je n'rêve pas, grâce à John l'exclue devient outsider. Sa guerre de conscience réveille mes atomes crochus. Devant sa vision, j'espère écrire un show, comme je ne l'ai jamais fait. Merci, John... John Strasberg.

Ici, pourrait s'arrêter ce journal, mais j'veux continuer à tes côtés mon amour d'une indéfinissable beauté. T'es arrivé dans un carrosse presque doré. Ton camion neuf a la couleur de tes souliers, décidément. Après quelques jours de séparation, nous nous regardons presque intimidés, une autre première fois.

Tes ailes d'ange bien réel nous portent jusqu'à Central Park. C'est la première sortie officielle du printemps, il y a des gens par milliers. Les New-Yorkais se sont-ils donné rendez-vous pour sortir de leur tour d'acier et respirer à fond le pollen des arbres qui commencent à fleurir. Photos souvenirs, éternuements, il "urge" de quitter cet environnement avant que tu rendes l'âme. Dieu sait que je n'veux pas te voir mourir à cause du beau temps.

Tu m'dis, entre des atchoums! incontrôlables, qu'au Whitney Museum y'a sûrement des sculptures d'
Oldenburg que tu admires. J'ai découvert une de ses oeuvres par hasard dans une rue de L.A. à Venice. Un édifice en forme de grosse paire de lunettes d'approche. Encore une fois, j'suis fascinée par c'que j'vois et j'tombe en extase devant un gros bol de toilette en vinyle. Donner une telle dimension aux choses les plus quotidiennes pour en faire des chefs-d'oeuvre, c'est... c'est divin.

Par respect pour les autres visiteurs je n'm'agenouille pas devant "L'BOL" même si ça me jette à terre. J'ai toujours adoré les objets hétéroclites qui donnent d'autres utilités que la fonction de ce qu'ils représentent pour s'amuser avec la réalité. J'affectionne depuis des années un pot de confiture renversé dont la texture est en verre. Je l'avais exposé au centre de ma table de cuisine parisienne.

Ce trompe-l'oeil en a fait parler plus d'un, surtout ceux qui me croient "brise-fer". Oh ! Diane tu as renversé... Alors là! ce que je vois est plus que renversant, ça m'émeut au plus haut point. Après l'exposition permanente, nous nous dirigeons dans l'univers de
Kienholz.

My God! L'art visuel permet tout. Ces installations me bouleversent, quel délire! Ces heures dans ce musée avec mon allié changent quelque chose en moi, définitivement. Je sens que je n'suis pas allée au bout de c'que j'suis, comme si j'ignorais une partie de moi-même.

Ce matin en revenant vers Montréal, j'te regarde sourire à la vie, tu es né pour être heureux et créer. Avec toi, je n'suis plus seule, nous sommes trois. Toi, moi, nous. En une semaine, j'n'ai pas écrit le prochain show, mais j'sais qui peut l'faire. L'outsider.