OUTSIDER1

Montréal, 27 février '96.

Comment je vais, bien merci et vous ça va?

Je termine un synopsis sur l'exclusion. Pourtant, comme dit si bien Mona Chasserio: "On ne s'improvise pas avec la souffrance".
Bien sûr, des fois j'me rends compte que j'passe à côté d'insupportables détresses qui se cachent derrière un sourire. J'aimerais revoir plus souvent certaines femmes extraordinaires, échanger cette infinie tendresse que je leur porte.

Les événements de la vie ont l'autorité d'en décider autrement. En cherchant un moyen pour qu'elles entrent un peu plus dans ma réalité, j'ai décidé d'écrire un document pour le septième art. Présenter en images leur parcours, leur créativité, leur poésie.

Après une période de plusieurs semaines intensives, je considère que mon travail peut être lu... pis y faut qu'ça arrête pour prendre un peu d'recul. Mon travail se repose sur la table. Ça fait des jours qu'j'suis pas sortie dehors. Y faut qu'j'aille prendre un peu d'air "frette".

Bien au chaud chez Dillalo sur la rue Notre-Dame, je regarde
le théâtre Corona. Ce lieu historique, presque abandonné à lui-même, attend de revivre avant que sa façade s'écroule sous le poids de la nostalgie et des années qui passent. Je digère en respirant à fond comme une bonne action ce synopsis, j'me dis en même temps qu'il y a une certaine indécence à être là, à penser à la misère du monde, confortable sous un toit à quelques rues d'ici.

C'est eux. Qu'est-ce qui s'passe...? Je brûle d'amour pour vous dès que j'vous entends passer.

En revenant tranquillement chez moi malgré le froid, j'ai toute la chaleur de l'amour au bras de l'homme que j'aime tant. Trois quarts d'heure ailleurs que devant mon ordinateur et je suis prête à relire encore une fois ce synopsis dans mon lit douillet. Pourtant plus j'avance vers ma rue, plus l'éclairage s'intensifie.

Des sirènes sur le toit de plusieurs gros camions rouges, mais... y'a l'feu dans ma rue? On tourne un film? Oh non! Plus j'avance vers les murs de mon loft, plus la réalité s'impose. J'aperçois une grande échelle près de mon balcon et cette fois l'histoire n'a aucun lien avec Roméo, même si mon coeur bat la chamade. Je regarde la scène en état de choc et j'arrive à croiser le regard d'un de mes voisins. "C'est chez vous madame Dufresne".

Bienvenue chez moi chers pompiers, je sais qu'il existe un paradis pour des êtres tels que vous. Vous entrez là où il faut sortir de toute urgence pour ne pas périr par ce diable qui veut tout détruite et réduire en cendre tout ce qu'il touche.
Chers médecins des catastrophes, je suis presque soulagée de vous voir aussi nombreux sous mon toit. Après quelques heures, j'entre à l'intérieur de mes murs... J'ai beau aimer les décors "destroy", cette fois, j'en ai presque la nausée. Je regarde sans y croire, un drame... C'est le mien, que s'est-il passé?

Je n'vois que du noir, tout est calciné, tordu, le toit est défoncé, le plancher est plein de boue quand, tout à coup, je fixe un paquet de feuilles noircies sous les bottes des pompiers. My God! Rien n'est impossible, c'est le synopsis. A l'étage d'en bas, l'eau des plafonds pleure le désastre en inondant le plancher.

Je regarde d'autres sauveurs qui, au bout de leurs bras, tiennent une immense toile pour protéger des costumes de scène qui leur disent merci. Je n'ai presque plus rien, j'suis dépossédée de la plupart de mes "choses", j'ai l'impression de cauchemarder. Non! non! C'est bien vrai, un photographe clique sur ma tragédie et j'pense à toutes ces femmes sans domicile fixe qui se retrouvent à la rue.

J'vis à l'hôtel depuis des mois. Depuis l'temps que j'pense que c'est un moyen de dévier le quotidien, un luxe pour mes vieux vieux jours, je prends d'l'avance. Une heure avant minuit quand j'arrive au
Château Versailles avec mon sac vert, la charmante femme au desk ne me reconnaît pas. J'avoue qu'y'a d'quoi, le moins que j'puisse dire c'est que j'suis en dehors de mes pompes, un oiseau tombé de son nid. En expliquant ma situation assez imprévue, son regard est rempli de compassion. Pendant qu'elle retourne à son fichier, puisque je n'ai pas de réservation, j'admire cette ancienne demeure de la rue Sherbrooke où je désirais y séjourner un jour.

En jetant un oeil aux grands murs chaleureux qui reçoivent "en pensée" mes lamentations, je remarque une photo d'époque, une magnifique mariée du nom de
madame Langevin. L'ironie a aussi son charme, savez-vous qui je suis? Quand le chasseur prend mon sac vert avec délicatesse pour m'accompagner avec un chaleureux sourire jusqu'à ma chambre, j'me sens privilégiée et j'peux enfin calmer mon désarroi sur le coeur d'un ange.

Depuis presque deux mois, j'vis dans la Tour de ce château où j'travaille sur mon site. Malgré tout c'qui faut faire entre l'écriture, un reportage à finir, des photos à prendre, un show à imaginer, les visites chez Corbeil Électrique, y'a pas de jour où je n'pense pas retourner à New York jouer l'inconnue. Paris c'est pour fin juin.

City of Montréal, à qui je dois d'y avoir vu le jour et mille et un soirs remplis d'émotions d'une telle intensité, arrive parfois à m'étouffer quand il faut faire marche arrière. C'est dangereux de m'encrasser dans des images figées, des étiquettes révolues. J'voudrais bien me transformer catégoriquement mais aucune baguette magique n'est disponible (pour le moment), alors je change de lieu.

Faut pas croire qu'c'est une fuite, j'suis convaincue que c'est sain. J'peux pas passer mon temps à faire le tour du bloc, même s'il a plusieurs milles, à moins que j'fasse une visite touristique de Montréal pour me sentir en voyage. Repérer tous les Van Houtte de la ville serait faire le tour de Montréal de fond en comble... j'en ai déjà fait plusieurs. Le tour de calèche sur la montagne est un rituel une fois par année mais, c'est pas assez pour me sentir ailleurs, ici.

J'arrive d'la rue Sainte-Catherine "priez pour moi" en plein mois d'Marie. Direction "Le Faubourg" pour un jus entre la carotte et les framboises, "Second Cup" pour le cappuccino. Je regarde les gens en essayant de me "fondre dans l'monde". Ça n'fond pas vraiment. D'abord y fait pas encore assez chaud, pis j'reçois de beaux sourires complices dont la tendresse me ramène à la chanteuse que je suis et que je ne suis pas, à ce moment-là.

Ah! Pourquoi vouloir vivre en transparence, je n'suis quand même pas un fantôme de mon vivant, qui a toujours besoin de se perdre dans les rues des villes pour fuir son identité. Paradoxalement je commence à m'y faire à ces situations contraires où se balancent des réalités qui veulent se perdre dans LES AURORES MONTRÉALES de Monique Proulx.

Avant d'aller papillonner dans mes pensées newyorkaises, je bourgeonne dans des vibrations montréalaises en respirant le printemps depuis quelques semaines. Dois-je dire ma ville? J'avoue que je ne le sais pas. Je n'ai pas tellement l'esprit de possession dans un sens comme dans l'autre. Chère ville où les souvenirs c'est respirer l'odeur du lilas que je retrouve au marché Atwater. Je martyrise Montréal, la ville américaine de langue française en la comparant à Paris ou New York. Cet état-là me donne mes aises, sous le ciel plus grand qu'ailleurs et tant pis pour les couchers d'soleil sur la Seine et les buildings vertigineux de Fifth Avenue qui rapetissent les plus grandes personnalités et me donnent le vertige du délire.

Eh oui! Ici, le ciel est plus grand qu'ailleurs. Est-ce le résultat de toutes les prières intensives qui se sont dites depuis quelques générations? Quelle chance que la dévotion ait pris un autre ton, sinon on se noierait à l'envers, dans l'immensité bleutée de cette ville aux dimensions humaines.

Ce projet se développe avec une équipe "high-tech". Des gars super "sympas", sous la direction d'un ange dont les ailes ont le talent de me faire croire que rien n'est impossible. Jean-Charles m'a installé le logiciel Photoshop, quelle joie! Surtout que j'ai eu le culot de dire que c'était simple et en moins de vingt-quatre heures, abandonnée à moi-même, je n'arrive pas à m'en servir.

Hum! j'essaie avec le beau crayon de la fameuse planche à dessin et voilà que j'écris comme un bébé la la. Un acte d'humilité ne fait jamais d'tort. Oh oye! J'ai du chemin à faire pour arriver à jouer vraiment avec tous ces nouveaux outils. Tu voulais du neuf, ben t'es pognée avec... Je reviens à mon ClarisWorks, ce qui pour un technicien n'est pas fameux mais c'est le mieux que j'peux faire pour le moment. Môman! faut-il que j'commence à prendre des cours. Ouais! Peut-être que j'devrais me mettre à mes beaux pinceaux de chez Pearl et sur du vrai papier?

Pourtant quand je suis avec cette équipe qui prend mon site en main pour le mettre sur pied, ça me motive et me sécurise. En les regardant, je vois bien que "la machine" est manipulée par des "pros" mais aussi par des créateurs qui ont l'inspiration de développer une autre dimension en sachant que c'est l'homme qui lui transmet son génie.

Grâce à cette attitude, je reviens à mon Performa et souhaite améliorer sans la moindre prétention certaines avenues qui me séduisent dans cette autoroute interactive et encore "underground". J'y participe pour me prouver que la haute technologie n'est pas seulement une histoire de technique mais un moyen de communication planétaire. Cette réalité est aussi un miroir où l'être évolue sans pour autant se perdre de vue.