Suite de outsider...
Quand j'ai rencontré Claude Lamothe, c'est sur un trottoir en face d'un édifice sur la rue Saint-Laurent près de Cherrier. Vif comme un chevreuil, le beau rocker se retourne. J'ai rendez-vous avec lui. Nous avions pendant quelques semaines échangé des coups d'téléphone et, à ma grande surprise, il avait accepté d'enregistrer deux chansons. Il était étonné de ma réaction. Voilà que j'me retrouve avec lui dans l'ascenseur. Nous montons vers son studio. J'ose pas lui dire, comme j'le fais même avec des étrangers, que si l'maudit ascenseur se coince, de n'pas oublier d'm'assommer avant que j'tue tout c'qui est à mes côtés. La claustrophobe a un sourire figé en regardant celui qui accompagne mes après-midi depuis des semaines sur mon laser. Ça y est, nous sommes sains et saufs et j'peux admirer son magnifique violoncelle entre ses mains. Quelle image ! La musique est un poème qui s'promène irrésistiblement sur son instrument. Son attitude est séduisante et quelle personnalité. D'une vigilance à toute épreuve. La grâce se mélange au caractère. Quel événement ! Quel fer ? Y'a pas d'joke à faire, y'a des problèmes de sonorité. Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous avec Toby Gendron. Cet ingénieur de son, derrière ses ordinateurs, fait de l'architecture musicale et arrive à corriger le désastre que j'lui confie. Non non, j'n'en mets pas trop. Plusieurs enregistrements sont inutilisables. Après écoute, avec le recul de quelques jours, j'entends c'que j'redoutais et qui vient confirmer c'que j'avais remarqué à l'autre studio. Problème de prise de son de base. Oh ! la catastrophe à surmonter. L'angoisse veut m'dévorer jusqu'aux talons. Suis-je à ce point une mauvaise réalisatrice ? Ah et pis basta toutes ces questions ! Ce disque mérite le meilleur de moi-même. La réalisatrice change de tablier pour le passer à la chanteuse. De quelle cuisine tu parles ? De la nouvelle, car les recettes toutes faites ne sont pas indiquées au programme. Août en sommes-nous ? J'sais pu quel jour on est. Je n'regarde plus les dates quand j'vais te visiter dans ce chantier au musée. Des fois, nous vient l'envie d'y camper pour la nuit, histoire de s'amuser avant d'accoucher de notre bébé et d'respirer l'odeur du carton pour voir c'que ça fait quand la lumière est fermée. Au camping, au futon, j'préfère mon lit victorien pour m'reposer. Demain c'est le début d'mes répétitions. Arrête ton cinéma, on n'est pas sur une scène. C'est vrai, j'ne suis pas sur un stage. Je n'fais plus de show-business. Comment ça, tu chantes encore à cinquante-deux balais, c'est pas du show ça. Ah ! C'est assez d'ce fer au pied qu'y faut traîner comme un boulet, jusqu'à la fin des temps. Tu dis qu'c'est un privilège de chanter et puis j'vois aucun fer en vue. J'ai sûrement quèqu'chose au pied, ma cheville deux fois cassée sent des douleurs. Pas de leurre, c'est presque impossible d'changer d'étiquette avec la même face, la même voix qu'j'ai. Il reste le " Presque "Ce n'est pas rien, regarde sa majuscule qui s'impose comme le mont Everest. L'alpinisme avec une cheville en mauvais état ? Il faut faire c'qui a à faire. As-tu essayé de l'antiflogestine ? Tu rigoles ? Bon ! Si ça peut soulager. En route vers le sommet. Est-ce ben haut ? Huit mille huit cent quarante-six mètres à monter. Huit mille huit cent quarante six heures minimum de préparation, d'enthousiasme, de doutes, de passion, d'écriture, de dessins, de sculptures, de musiques, d'insomnies pour arriver à sortir cette création de nous. Au musée, le spectacle laisse sa place à une performance, une installation, de l'intégration, un in situ. Déjà les mots changent, c'est un pas de nouveauté. Savez-vous danser ? Avec de l'altitude serons-nous en sécurité ? Attachons-nous à " l'Art Concert » pour grimper, Octobre. J'peux-tu m'en aller respirer un peu d'air ? J'ai passé l'été et les plus beaux jours d'automne enfermée. Y'en n'est pas question, les mixes sont à faire et il te reste des voix à enregistrer. C'est quel jour déjà, la séance photo pour la pochette du disque. Vous êtes prêts à continuer ? OK.
Et la musique continue...
Toutes les musiques sont enregistrées, j'peux répéter au musée. C'est fait, mais, mais, mais, c'est loin d'être terminé. Faire un disque acoustique demande plus que du doigté. Quand c'est simple, c'est finalement super compliqué. Vous l'saviez, n'est-ce pas ? Faut-il recommencer ? Que faire ?
Au studio Karisma,Toby doit faire d'énormes corrections. Non, non, nous n'avons pas joué avec le mensonge. Justement, c'est un devoir de rendre l'exécution des solistes sans bavures. Les coups d'pieds d'pédale du piano, les trop fortes respirations des exécutants, le bruit ambiant de la pièce d'enregistrement si présent m'donnent l'impression d'entendre la poussière qui s'y promène. Dans cette pénible situation, j'fais connaissance avec l'ingénieur sensible qu'il me faut pour l'enregistrement d'ma voix que j'devrai faire après mes concerts au musée.
Marier l'art de la scène à l'art visuel, c'est marquer la différence. Au départ notre projet avait d'autres attraits, c'était une intégration où je n'chantais pas. Nous avons révisé, simplifié, changé du tout au tout, recommencé afin de rejoindre le public. J'aimerais, que dis-je, je tiens un jour à explorer ce même mariage sans que j'y participe physiquement. L'exposition en tant que telle m'incite à croire que c'n'est qu'un début dans cette avenue de l'art. L'art de rejoindre les gens afin d'leur impulser, grâce à l'interactivité, notre part de créativité.
C'qui peut être énervant ce mot " Art "Dès qu'il est prononcé, il semble prétentieux. Il n'y a rien de plus naturel pourtant. Art: " Aptitude, habileté à faire qqch... » ( Le Petit Larousse). Vous voyez bien que chacun de nous a une uvre à accomplir.
Comment décrire ces semaines de rendez-vous, d'août jusqu'à la fin septembre ? Il m'faut que d'la poésie pour exprimer ma vie dans cette boîte de carton. Rien n'est impossible ! Justement, le possible peut se laisser porter en saluant le grand navire qui n'en finit plus d'avancer. La petite boîte de mon enfance qui m'servait de théâtre pour jouer avec mes poupées de cartron que j'découpais dans les catalogues des grands magasins et que j'habillais avec élégance pour présenter des shows imaginaires est là dans des dimensions géantes où j'retrouve le public pendant presque un mois. Il n'y a pas eu un soir, pas un instant, où entourée d'une équipe sensible et professionnelle je n'ai pas eu le goût de retrouver le public pour lui dire " Il était une dernière fois » et partager l'émotion.
Au bout d'ma fatigue, la taille corsetée, j'reste environ neuf heures telle une statue devant ce merveilleux photographe, avec une traîne de six cents roses qui m'rappelle la présence du public au musée. Cette fois l'équipe de cette session n'a rien à foutre des heures supplémentaires. Du maquilleur au coiffeur, du couturier qui a dessiné la robe sur mon corps (tenue par des épingles !), au designer de la pochette, tous décident de faire de cette traîne de roses un mur de somptuosité. En les regardant, touchée par leur enthousiasme, un autre rêve s'installe. Je crois que j'vais accepter l'invitation de Jean-Claude Brialy : chanter dans son théâtre à Paris.