Suite de outsider...
Je t'aime ! Moi aussi. J'le quitte, encore un départ. Cette fois il s'appelle Alexis. Maître Alexis Weissenberg. J'vous avais fait une promesse, chers internautes, j'vous offre les sentiments qu'ils contiennent. Quand j'suis allée l'accueillir à Mirabel, sans mes lunettes, instinctivement, j'l'ai reconnu dès son arrivée. Comme une ombre, habillé de noir, avec un sac lourd de musiques, il était au rendez-vous. Un rêve devenu réalité doit s'prendre en images, quand on en a la possibilité. Stand by, caméra sur cette grande personnalité. Ça tourne ! La porte s'ouvre sur un sourire qui s'accroche au mien. Nous nous retrouvons après ma visite chez lui à Lugano. Ma main palpite. J'm'accroche à mon sac de toutes mes forces, pour ne pas sentir le vertige que j'ressens quand son bras glisse sous le mien. Nos curs battent la chamade sous un soleil de plomb. Ça, la caméra ne peut l'voir, ça n'appartient qu'à nous deux. Ce "nous» qui s'installe puisque nous sommes aux prémices du nous. Nous n'arrivons pas à nous tutoyer même si cette amitié voudrait atteindre un " tu as fait bon voyage ? » Silence, ça roule. Malheur à moi, comment on fait pour chanter en même temps qu'y faut s'centrer sur l'enregistrement des prises instrumentales afin d'choisir celles qu'on garde, réaliser quoi ! Aucune acrobatie vocale ou physique ne peut m'venir en aide. Ces talentueux musiciens m'demandent de chanter à chaque fois qu'ils enregistrent. Ces artistes ont besoin d'ma voix pour jouer. Quelle bénédiction ! Comment leur refuser quand, pendant des années, plusieurs musiciens préféraient le contraire, pour mieux s'entendre ? Derrière la vitre, face à eux avec des écouteurs qui n'marchent pas, j'suis pas loin d'en avoir assez de cette situation surtout qu'après une prise, on veut savoir c'que j'en pense. Normal, j'suis là pour ça. Faut-il renoncer à mon rôle de chanteuse ou laisser tomber la réalisation pour être complètement disponible ? Ouais ? Ça va ben. Régler les problèmes n'est-il pas une forme d'intelligence ? L'intelligence émotionnelle peut-être ? Ça va la philosophie, j'viens d'dire que l'studio d'enregistrement, c'n'est pas ma tasse de thé. Peut-être qu'avec un peu de lait, comme les Anglais. Personne ne t'a rien d'mandé. Concentre-toi sur tes chiffons. N'est-il pas l'heure de t'coucher ? Réveillez-vous, j'peux pas dormir. Enfin, j'arrive à l'écouter. Quelle merveille que d'entendre mon ami, Jerry De Villiers, jouer sa musique. Une guitare entre ses doigts devient de l'inspiration dans toute la pièce qui résonne de sa sensibilité. Cette fois pour la couleur d'la mélodie, j'entends la délicatesse d'une dentelle qui se dessine sur des cordes désaccordées. Ses doigts inventent une musicalité.
Enregistrement, s'il vous plaît !
Il est là pour l'enregistrement de ses musiques. Quelle aventure ! Le génie de Rachmaninov entre dans le vingtième siècle en acceptant de jouer sur un clavier Yamaha. Lui qui ne joue que sur un immense Steinway.
Le studio Victor, immeuble assez délabré dans une rue cachée du sud-ouest de Montréal, concrétise les premiers pas musicaux en route vers le musée. La dernière soirée d'enregistrement avec Alexis se termine avec la chanson " Les Papillons ». Enfin j'expire et j'finis par respirer normalement la poussière du salon, quand j'remarque qu'un tout p'tit papillon se pose humblement sur l'épaule d'Alexis pour apporter un remerciement final, la conclusion de notre rencontre. Le maître sourit, l'équipe est sous le charme, nous croyons halluciner. Marvellous !
Crinquée, fidèle au poste, j'suis toujours à six heures pile devant l'studio. Ouache ! Entrée presque repoussante sous les néons, c'qui n'arrange pas les rides de mon manque de sommeil. Bon ben, quand ça fait pas, ça fait pareil. J'monte les escaliers sales presque à reculons en face d'la " machine à liqueurs », jusqu'au troisième étage.
Fuck ! J'ai oublié l'code. J'vais sûrement défoncer la vitre, elle bouge. Y'a personne ? Madame la réalisatrice continue l'enregistrement des musiques de chansons qui seront la pulsation d'instants privilégiés au musée. Ça fait presque quatre ans que j'n'ai pas fait d'enregistrement. Dans mon cas, ça vient toujours trop vite. À chaque fois, j'suis convaincue qu'c'est l'dernier. D'ailleurs y'a sûrement d'autres façons de présenter d'la musique. CD ROM ? Assise non pas à la console de son, mais su l'divan des invités, j'vois bien dans certains regards des points d'interrogation. On s'demande qui réalise ce disque. Est-ce si terrible que ça d'être face à soi-même comme des grands garçons ? Ils liront les crédits sur la pochette. J'suis avec des solistes fabuleux, pourquoi les diriger ? Je tiens à cette liberté créatrice, la baguette du chef, ce sera pour une autre occasion.
J'ai les oreilles saturées. Dure réalité, surtout qu'en plus je n'suis pas en voix. Disons plutôt que j'suis en voie de disparition puisque j'souhaite être ailleurs que dans ce studio où je suis ravie d'être. Une forme d'être ou de ne pas être. Mais comment puis-je dire une chose pareille ? C'est pas sérieux. Faire un disque pour moi, ç'a toujours été la galère, les problèmes incontournables qui viennent s'installer presque naturellement. C'qui compte, n'est-ce pas le résultat ? Sur le tas, peut-être, pourtant, j'reste vigilante dans ma façon d'aborder mon travail, je surveille l'harmonie. Je n'ferais pas n'importe comment pour atteindre à n'importe quel prix un aboutissement.
Mon expérience de plus de trente ans d'métier fait que j'sais qu'c'est pas la manière de s'dépasser. S'dépasser, c'qui veut dire, pour moi, être attentive à c'qui m'fait vibrer, maîtriser la peur de l'inconnu, me fier à mon instinct. J'me fixe bien sûr un idéal qui vient souvent d'un rêve que j'm'invente. L'utopie est au menu, avec un peu de chaos, le repas sera bien épicé. Pourquoi pas, même s'il faut avaler d'travers. J'ne veux pas tout contrôler, arrêter le mouvement qui pourrait m'faire voir un horizon que j'ignorais. J'suis toujours prête à déplacer des montagnes afin d'laisser la créativité suivre son cours. J'irai jusqu'à m'harmoniser aux avalanches, aux tempêtes, croire que tout est perdu pour mieux y voir apparaître la lumière. Pourtant en studio, j'avoue qu'je n'suis pas vraiment dans mon élément, même si c'est ma place.
J'me sens fiévreuse sous l'air climatisé. Y'a d'quoi, la beauté musicale provoque un abandon. Ce n'est jamais évident dès qu'on dit " ça roule », car au même moment, c'est une tension à supporter. Le studio est souvent un mensonge puisque avec les ordinateurs on peut tout corriger. Tant mieux me direz-vous. Bon d'accord, mais la perfection est-elle de ce monde ? Si oui, ce soir, elle apparaît dans un max de vérité. Dans ce studio qui sent la poussière, jusqu'à s'gratter, Jerry, éclairé d'une lampe démodée, balaye des attitudes musicales souvent programmées pour laisser place à la créativité à l'état pur.