Electrique 4b
On la voit, on la découvre, au rythme des bytes/sec. et des % de «transferring». C'est lent, très lent cette technologie. Combien plus lente que l'activité frénétique de mes synapses, complètement affolés par mon imaginaire troublé. Photo figée. Elle est là. En fait elle est partout. Sur le Net. Elle est une et mille à la fois. Infiniment petite et simplement gigantesque.
Depuis elle, la couleur de l'Amour n'est plus rouge, il est bleu. Comme
ceux qui se forment sur son coeur meurtri par l'absence et le silence.
C'est ça les bleus. Elle est bleue.
Derrière cette couleur, qui est-elle vraiment? Elle qui provoque, choque
et défie du regard et de la fesse. L'image à l'écran est troublante. Elle
est là, on ne sait trop où, debout - jambes écartées et bras tendus vers un
ciel d'encre.
Elle s'anime. Elle est revêtue d'un voile blanc. La brise lui parle et la
terre la retient. Prêtresse bleue. Elle murmure, hennit, rit, pleure, se
lamente. Elle implore, prie, promet, ment, sourit, fronce les sourcils.
Elle doit y arriver, elle doit réussir. Défier la mort. Souhaiter le vie.
Périlleuse mission. Qui lui a été confiée par l'Amour. Oui, l'Amour
lui-même. Il en a marre de ne pas exister. Plus personne ne le réclame,
sauf quelques romantiques chroniques, malheureux et seuls.
Aujourd'hui, être deux c'est un deal. Un deal pour pas être seul. Parce
que la solitude effraie, la solitude permet de voir - surtout dans le noir.
Dans le noir, on s'y voit. Pas de cachette. Et ça effraie. Le monde
dans le noir, c'est pas du noir qu'ils ont peur. C'est de ce qu'on y
voit. Soi. Rien d'autre.
Pour se geler, pour pas voir, pour pas se questionner, on se met à deux...
on se meurt à deux. On s'anesthésie tout doucement à ne plus rien voir
d'autre que l'autre. Pas d'Amour. Un contrat: moi je paie le loyer, toi
l'auto. Pour l'épicerie, c'est 50-50. On brunche le dimanche. Quatre
saisons de Vivaldi. Lundi et vendredi, Nautilus. Mercredi soir, pool -
ça fait cool. Pas d'Amour. Au mieux, ils se séparent et re-mettent ça.
Au pire, ils font des enfants.
Electrique ne veut pas être condamnée au Net. Branchée mais attachée.
Comme une feuille à la branche du frêne.
Survoltée, notre Electrique a scellé un pacte avec l'Amour. Pacte de
sang...bleu. L'Amour veut qu'on lui décroche la lune. Et s'il y a
quelqu'un qui puisse décrocher la lune, c'est elle. Et c'est à cette
condition que l'Amour lui a promis de l'habiter, avec un grand H. Elle qui
a tant besoin d'amour. Comme tous ceux qui fixent dans le noir, yeux
bleuis par l'écran. Regards perdus.
L'Electrique se met à onduler, à vibrer, à se transformer. Elle grandit,
s'expand. On entend son souffle comme le vent. Elle est immense. Le
blanc de la lune allume son voile blanc. Incandescente. Elle est grande
comme un lac, une montagne, l'Everest est à ses genoux. On entend son
coeur battre comme le roulement du tonnerre. Pulsion de la terre.
Avec une délicatesse infinie, elle sourit à la lune. Ses dents brillent,
porcelaine blanche et humide. La caresse de son souffle. Elles se
regardent toutes les deux, droit dans les yeux. Blanc et bleu. Pas de
poudre aux yeux.
L'Electrique expose sa demande à la lune. Celle-ci écoute attentivement,
dramatiquement. Jamais personne ne l'avait désirée autant. Aussi
intensément. La lune en rougit. Mais comment serait-ce possible. Ce ne
serait pas raisonnable de sa part. Elle, si responsable. Lever à chaque
jour à la fin de l'après-midi et coucher au...lever du jour. Elle, la lune
- comme ça, disparaître. Hop. Partie.
Les marées seraient toutes affolées, le jour se prendrait pour la nuit.
Les dates tomberaient des calendriers accrochés aux murs. Et les femmes,
toutes les femmes déréglées... Fini le «au clair de la... au clair de
quoi?» Et les loups, après qui hurleront-ils?
Mais l'offre est tentante. Elle, la lune. Seule, dans le noir. Depuis la
nuit des temps. Elle qui ne rencontre que le soleil et encore, aux quatre
ans. Pas pour longtemps. Le temps d'une brève rencontre, sous le regard
de tous les humains qui s'éblouissent, le temps d'une éclipse. Elle se
sent douleureusement seule. Eternellement seule.
Ce serait quand même trippant de vivre avec l'Amour et l'Electrique.
T'imagines, l'Amour, la lune et l'Electrique réunies. T'imagines?
C'est alors qu'un éclair zébra le ciel et un deuxième et un troisième.
Bourrasque. Après le quatrième éclair. Le silence. Un silence rassurant
et paisible.
De ce silence... l'ange vint. Richard de son prénom.
L'agent est dans un état second. Les lèvres sèches, entr'ouvertes.
Haleine de Moka java. Regard à gauche, regard devant. Il n'en croit pas
son écran. Est-ce possible? Son front est brûlant. Ses veines temporales
battent sur son crâne chaud. Mèches de cheveux humides. Noeud à
l'estomac. Souffle coupé.
Sa souris reste emprisonnée dans sa main, immobile...
Claudine
homeo@total.net
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