électrique (2)

Du regard, il parcourt le Café électronique. Il se tient en retrait, à l'abri sous son col roulé noir. Il ne bouge presque pas. En fait, il tente de disparaître. Deux jeunes gens se bousculent ainsi devant lui sans le remarquer. Il épouse l'ombre comme on lui a enseigné. Dans un autre contexte, sur une autre planète, dans la jungle peut-être, l'homme ne passerait pourtant pas inaperçu.

Il dégage comme une odeur de danger... mais il n'y a personne ici pour reconnaître ses phéromones. D'ailleurs, il perd sûrement son temps. Il ne trouvera jamais l'anarchiste dans ce café, quoi qu'en dise son informateur. Pourquoi un "hacker" choisirait-il de s'exécuter dans un lieu public? L'espionnage industriel ça ne se pratique pas à découvert. Un soupçon d'agacement assombrit les yeux violacés de l'agent secret. Il ajuste ses lunettes et retient un soupire. Il aurait d'autres chats à fouetter.

C'est alors qu'il remarque, près de l'entrée, qu'un petit groupe d'internautes n'a plus les yeux rivés sur les écrans. Les "surfers" du dimanche fixent le vide avec un air ahuri. Mais qu'ont-ils vu ? L'homme suit la trajectoire de leurs regards hébétés... jusqu'à un éclair bleu. Comme au ralenti, il voit une forme drapée disparaître derrière une colonne. Un temps.

Il sait bien qu'elle se doit d'émerger de l'autre côté mais une image, sur la gauche, le distrait. En fait, elle le frappe de plein fouet. Il voit, sur le mur d'écrans vidéo, l'éclair bleu être repris à l'infini. La couleur déferle sur lui comme une lame de fond, un raz-de-marée. L'homme n'a pas bougé mais regarde sans respirer l'apparition lumineuse devenir un visage aux lèvres meurtrières, d'un rouge noir sous le glaçage des pixels. La femme s'examine puis, contre toute attente, le dévisage, lui, avant de disparaître de l'écran.

L'homme ne trahit rien de son émoi mais il a froid dans le dos quand, la seconde d'après, un bruissement de satin, à sa droite, le fait sursauter intérieurement. Le vêtement le frôle. C'est donc dire qu'elle l'a frôlé. Les sens en éveil, l'homme se fait une blessure du parfum de l'étrangère: un sillon de mûres musquées dont il a peine à résister à l'appel.

Du coin de l'oeil, il se fait mal à revoir la forme bleutée. Il faudrait vraiment qu'il se décide à respirer. Très lentement, il expire et passe la main sur sa nuque brûlante. Impuissant, il sent aussi la sueur perler sur ses tempes.

Furieux maintenant, contre lui-même sans doute, il se tourne vers son agresseure. Bien sûr, elle lui fait dos maintenant. Sent-elle seulement son regard sur elle? La belle s'assoit devant un ordinateur, d'un coup de hanche à la fois déterminé et nonchalant. Un autre geste qui fait mal. Elle étend les bras le long de la table et y pose ses mains du bout des doigts, de façon princière et possessive. Qu'attend-elle?

L'homme est sur le point d'agir. D'enfreindre aux règles qu'il s'est fixées. "Pardon, mais ça vous dérangerait beaucoup de retirer vos serres de mon coeur? J'aimerais bien m'appartenir à nouveau". L'agent sert la mâchoire et relève le menton. Il s'apprête à marcher droit sur elle quand un geste de la mystérieuse le retient.

La femme au clavier a levé le bras, mais non pour sommer qui que ce soit d'arrêter. Sa main va tout simplement allumer l'écran. à défaut d'allumer les coeurs pense-t-elle. L'ordinateur ronronne de plaisir. Elle lui sourit puis passe son doigt près de l'image cathodique.

Même de loin, l'agent peut très bien voir les étincelles, non, les minuscules éclairs bleus, que le tracé de la belle laisse sur l'écran liquide. Abasourdi, il recule d'un pas. "électrique" pense-t-il. Ses lèvres murmurent le mot pendant qu'il réintègre l'ombre de son perchoir. "Je suis cuit".